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lundi 26 septembre 2011

26 sept - Écrire

Écrire. Éviter le regard des autres, tout en restant voyeur.
Je ne comprends pas ceux qui écrivent en collectif. N'ont-ils pas ce besoin de recueillement? Le partage, oui. Mais après, et non pendant. Comment une plume devient-elle soi si on la prête au milieu d'un mot intime? Non loin du sacré, l'écriture se doit d'être personnelle, à la limite cachée du reste du monde, une cicatrice qu'on n'ose montrer qu'à ceux en qui l'on a entière confiance.

Je bois pour écrire, tout en déconfiture... Je relis, la fierté monte, puis s'apaise avec le sommeil et l'assurance que personne ne lit de telles idioties. Deux jours plus tard, on me remet le nez dedans "Regarde ta cicatrice! Vois comme elle est sincère", et je bois à nouveau, entre l'euphorie nombriliste et la honte (forme de modestie extrême), devant une blessure que je n'osais pas pointer moi-même. J'écris pour moi, pour vider ma mémoire, créer du papier, pour mieux les renfermer dans des tiroirs. Sortir le crachat de ma tête, et mettre la clé, physiquement et mentalement.

Je crois que c'est Helene Cixous qui écrivait: "Écrire pour ne pas oublier". Les deux sont possibles. Il y a de ces phrases en moi qui n'ont étrangement pas cette censure qu'offrent les rêves; celles qui font mal parce qu'elles disent vrai alors qu'on tente à tout prix de le fuir, le vrai. Fuir. Fuir. Fuir. Loin. Loin. Loin. Toujours ces deux mots. Éviter le regard qui me rendrait soit égo-narcissique et imbu, soit l’extrême opposé.

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Paradoxe. Lorsque je sens le besoin d'être dans un lieu public, anonyme, pour apprécier ma solitude. Et lorsque la maison se vide, voilà qu'elle se remplie d'une, puis de plusieurs familles et entourage, leurs têtes invisibles au dessus de mon épaule qui frissonne. L'angoisse de ne pas vouloir appartenir à un groupe qui voudrait de moi comme membre, paraphrasait Woody Allen, dans Annie Hall. J'avais écrit, pour le jour de mon anniversaire, que je buvais pour être sobre, que je criais pour taire mes mots (maux). Et maintenant, ces mots, je les entends dans la chanson "Le manoir à l'envers" de Leloup. *Merde, quel con. C'est "Le Castel Impossible"...*

Je ne comprends les gens heureux de vivre dans l'écriture. Autant elle exorcise, autant elle détruit les fondations du monde autour. Elle permet trop d'univers pertinents, trop de réalités aguichantes. Comment supporter le trop plein de réel qui replonge en soi, en sortant la tête de sa plume? Existent-ils vraiment des personnes assez saines pour ne pas souffrir de leurs mots? Elles n'écrivent peut-être pas, alors. Elles jacassent, frivolent, caracolent. S'empêchent de toucher à la membrane douloureuse de la création qui, comme une côte flottante, accroche les poumons, colle au cœur à en pleurer, soir après soir.

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Trop près de la réalité. Un ami avec qui la pinte de rousse coule toujours à flots, il me raconte une nouvelle qu'il écrit pour moi. Le type regarde une fille dans le métro. La belle lui rend ses yeux, il se déniaise, elle lui ouvre la porte grande ouverte, s'embrasse jusqu'au lit, pour comprendre qu'ils sont seuls, se masturbant chacun de leur côté en pensant à l'autre. Nul besoin de dire que j'ai toujours été friand de happy endings, et que j'en eus les larmes aux yeux d'une telle réalité possible. Le problème avec Raphaël, c'est son désir de passer un message. Le mien est de pleurer sur mon sort.

-Buckle up.
-What? That's it? You're an international reknown psychiatrist, and all you got for me is "Buckle up"??
-... Well... Buckle up, sissy pants.
- ...nice. Thanks mom.

Je joue sur la beauté du moment. D'intervenir serait la détourner , la faire fuir (encore). Je préfère m'en tenir aux fantaisies, aux discussions infinies qui rarement finissent en engueulade, ou déconnade. Ma femme bourgogne, elle n'a besoin de rien d'autre pour être superbe, sous son étole. C'est pourquoi le narrateur s'est délibérément retiré de son champ d'attraction, qu'elle lui ouvrait volontiers. Parfois, le contact a tellement été source de déceptions, je me contente de supposer la perfection imaginée, plutôt que d'oser. Oser serait risquer le moins que parfait, le subjonctif en permanence.

J'ai réinventé la fille de mes rêves, pour lui donner des attributs qu'elle n'aurait jamais pu avoir si je l'avait empoisonnée de ma présence. J'écoute Blood Bank. La neige sur la voiture où sont pris un homme une femme. Dans mon univers, c'est elle, dans la voiture. Moi et elle, le soir où j'ai mis une croix sur son cœur, le soir où jouait à la radio de sa voiture "Endless love". Des moments comme ça, ça ne s'invente pas.

Bon Iver. C'est une autre solitude. Celle-ci très récente. Mon ex avait pris congé pour trois semaines, dont une qu'elle utiliserait pour aller se réfugier dans le nord avec sa grand-mère et sa(ma) petite sœur. J'ai accepté de m'occuper de son appartement, de nourrir son chat. La veille de ma première ronde, j'avais recommencé les "Short Stories" de Salinger. À peine une page, pas davantage, juste pour me remettre dans le bain. Le premier jour, le livre collé aux mains, j'ai lu pendant le trajet d'aller. Par fragments seulement. ...Trop ému devant les non dits d'Uncle Wiggly, je ne pouvais me permettre de pleurer devant tous ces gens dans l'autobus. Regarder dehors, en haut, pas trop cligner des yeux. Dans l'appartement, avec une caisse de Boris mojito, je me suis installé dans la chaise pouf, une bouteille et boite de mouchoir à mes pieds, cigarettes et livre dans chaque main. Et j'ai lu. Toute la détresse, à travers la mélancolie de Re:stacks, parce que ça me rappelait Montmagny dans le temps des fêtes, et que c'est triste, Montmagny sous la neige, le soir. Seul, sur ce balcon qui n'est pas mien Tous ces non dits avaient été lus. J'ai repassé les lignes fortes. Me forcer à sortir le lacrimosa.

Alors j'ai bu jusqu'à ce que ça sorte. Parce qu'il le fallait. Parce que jamais je ne m'accorde le droit de ne pas pleurer; jamais je ne me permet de ne pas souffrir. J'ai passé trop de temps à dire que j'étais content d'être un imbécile heureux, derrière mon comptoir de Couche Tard. J'ai subi trop de revers amical pour apprécier un amour qui pourrait se révéler sincère.

Alors j'écris pour oublier d'oublier. Je bois pour être ivre de sobriété. Je vis le kaléidoscope brisé qui ne déforme plus rien. Mes mots s'entrelacent, et mes bras ne trouveront que moi dans mon lit.

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Lundi, 26 septembre, 21h
Jean Derome



samedi 17 septembre 2011

17 sept - Guerre

Entre moi En me torturant. Une chanson pour me punir. Pour un bonheur mille malheurs, disait le clerc. Je n'ai pas droit au sentiment, qu'au ressentiment. Tout pourrait aller pour le mieux, je préfère le pire. Le temps avance, s'arrête recule à une vitesse exponentielle. Heureux pour un café à verser des gouttes sur la napkin maltraitée.

Avec un ami dans un Tim, dans un appartement, devant des inconnus. À m'ouvrir comme je l'ai fait, être surpris devant l'écoute, agréable, puis je me relis... God que je suis prétentieux, je suis si important, à pontifier, mes histoires, Pourquoi je suis moi. Je suis guerre.

Entre éthique et morale, guerre à moi-même de m'avoir trop menti, de m'être trop écouté parler. Wolf contre Napalme, dans mon cœur, dans ma tête.

Refuser de voir des groupes pour voir des gens seuls, pour me retrouver. Peur de m'amuser, de m'assumer. Un autre texte sans aucun sens, que je vais regretter.
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Sérieux, folks. Bientôt, je vais devoir renommer ce blog "Cabinet du cinglé naufragé". Ou "Dysthymie". Donnez-moi des numéros de bons docs de la cervelle. Ça va pas, là.

dimanche 22 mai 2011

22 mai - Vendredi Seins 3: Balade à Montréal

Troisième et dernière partie du triptyque écrit en avril dernier

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Je déteste avoir à fuir dans de telles situations. Avec la cigarette au bec, j’ai la jauge de culpabilité qui monte dans le tapis. À ma gauche, une femme passe avec sa petite fille. Le moindre sourire sur mon visage, à la vue de la petite écharpe rouge baiser de l’enfant, me ramène à ma nature de pervers. Les deux yeux pochés, laitue bacon, l’odeur de bière pas chère qui ne partira pas avant une bonne douche, et l’armée de poils de Fellini, longs, blancs, et frisés sur mon beau complet. J’ai la gueule d’un tueur. Dieu est un fumeur de Havane, et moi, et moi, et moi… Tu n’es qu’un fumier.

Je suis parti sans faire d’erreur, sur la note que j’ai laissée à mon partner. J’ai fuit sans trop de bruit, la tête encore dans les nuages. Sur la rue Saint-André, les fantômes que je croise prennent peu à peu leur couleur. Les femmes et leurs poussettes, le malaise me prend. J’ai encore l’odeur de Summers collée aux joues; certaines fleurs ne veulent simplement pas se faire oublier. Ses rallonges de sable d’ange, son corset de dentelle blanche et ses yeux sombres, son cou respirant la meringue fraîchement coupée, la bouteille de shampoing aux fruits stroboscopiques et la chaleur d’une nuit d’été. Summers portait bien son nom.

Il ne suffit qu’un flash de ses pommes d’Ève pour me pincer l’intérieur de la bouche, l’amertume qui passe à l’attaque. Sa fleur hante mon estomac qui ne lui laisse que des baisers poison. Je passe en revue chaque tissu qui expire le souffle de son corps.

Un couple dans la trentaine se rend au boulot en petite voiture, un vieillard cherche des mégots dans les bancs de neige, et mon énorme pif de juif qui rumine toutes sortes d’idées. Marche, cours, prends le métro. Toujours la tête droit devant. Il ne faut pas que je me mette à penser : Qu’est-ce que la communauté va penser? Suis-je une ordure? Je peux mettre ça sur le dos de la société?

Sur une feuille de mon calepin se dessinent des gens fixant le plancher, préférant rester chez eux plutôt que de travailler, à perdre trente ans de leur vie à se demander ce qu’ils mangeront pour souper. Eux aussi ont le soleil citron au dessus de la tête.

Je reviens à la surface de la terre, et deux enfants tracent des huit sur la neige fraîche du terminus avec leur bicyclette. L’image colle à ma rétine durant le trajet. Les maisons identiques, les restaurants, les itinérants, les hôtels chics, l’école primaire de mon enfance. Une grande cour, deux parcs multicolores, un petit train, des tubes, des grilles rouillées, des passages caillouteux, de la neige mouillée dans le foulard rouge bisou d’un petit garçon, les doigts gelés, qui s’en fout et lance une boule de neige à sa sœur.

Ma pauvre sœur. Elle est si jeune, commence à peine à comprendre les théorèmes, et ne doit jamais connaître les horreurs qu’il m’arrive de penser. Joséphine, ma dernière porte vers l’innocence. Comment résister à une enfant aux yeux caramel qui demande : « T’étais où, hier soir? Y’avait un monstre à la fenêtre, et t’étais pas là! » Éviter les mensonges avec une demie vérité : « J’étais avec un ami, à Montréal. » Surtout ne pas lui dire qu’elle vit en permanence avec un monstre, un crève-cœur sans aucun respect, ni pour lui-même, ni pour les autres. Un junkie se shootant aux artifices corporels, préférant se donner une dernière chance avec une phrase : « Il était humain, avant de devenir une abomination. »

Juste une dernière fois, pose-toi la question : comment on devient un monstre?

22 mai - Vendredi Seins 2: 50 minutes de Summers

Deuxième partie du triptyque écrit en avril dernier

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C’est la dérive du naufragé, sur son radeau enflammé. L’entrée dans le bar se fait en douceur et nous sommes réchauffés par de multiples spots de lumière, des citrons rouges et verts. « Les sucettes » de France Gall joue. Impossible de ne pas sourire jusqu’à m’en fendre les lèvres déjà gercées par le gel. Chaque visage d’ange se transforme en jeune écolière. Ya pas qu’Annie qui est au paradis.

Mitch nous installe à une table au fond sous le regard de la waitress. Il nous faut deux consommations chacun avant de l’apercevoir. Une petite créature au corps filiforme, une branche de céleri à croquis déjà croquée. Ses pas feutrés de chat la dirige vers notre table, et son vent respire l’agrume fraîchement pressé. Vite, fais-moi voir ton sourire.

Des lèvres d’été frais

Une clavicule pamplemousse

Pour caresser mon bonheur

Dans le box, elle murmure. Summers. Au creux de nos mains coule son huile chaude au goût de bonbon fruité. Mes lèvres se rappellent, au contact de sa peau. Les citrons tranchés, au bord de la piscine chez les parents de Michel. Nos gueules d’enfants, déformées par l’essence acide des citrons, à rigoler jusqu’aux larmes pour un rien. Une drogue pour gamin qui a finit par nous rendre amers, les dents serrées, les sueurs incontrôlables, les lèvres brisées et les cernes. Huit ans, et déjà junkies, avides d’un fruit défendu. La cure des cent ans, suivie de la rechute classique et de ses conséquences. Ma bouche qui se ferme sur elle-même, les coins fusionnant, ne laissant qu’une ouverture à peine assez grande pour laisser passer une cuillère à sucre.

Mes paupières sur son épaule plus nue qu’un ver, les glandes lacrymales poussent un léger cri. Summers les entend et pose un baiser pour les faire taire. Trop tard, une grimace fait déjà son parcours sous mon nez. Je paie la citronnade fort cher, une fois encore. Pourquoi est-ce si dur d’être un junkie?

22 mai - Vendredi Seins 1: Les fesses, c'est sain

Première partie d'un triptyque écrit en Atelier 2 d'écriture, en avril dernier

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Michel finit son riz, et j’ai encore une bonne part de poulet à la Guinness dans mon assiette. Ça commence à peser, avec les quatre ou cinq bières déjà ingérées. Bon, qu’est-ce que je dis pour ne pas être impoli? Concentre-toi, Johnny: c’est un repas amical, soit franc, mais sympa.

En tout cas, mon Mitch, c’était dé-li-cieux! Si j’étais pas aussi bourré, je te jure que j’aurais tout englouti! Mais bon, tu connais mon appétit d’oiseau. Ah, ben j’suis content que t’aies aimé ça. Par contre, ta comparaison est fausse, si on pense à ce que disait Norman Bates, à propos de l’appétit et… Oui, mais t’as compris ce que je voulais dire. Enfin, bref… Coucou Fellini. Fefi! Descends de la table! Oh arrête, Mitch, il est mignon quand il se lèche les pattes. J’veux ben, mais y met plein de poil dans nos assiettes, pis après j’pourrai plus en garder pour des lunchs.

Alors, qu’est-ce ça te tente de faire? Je sais pas pour plus tard, mais en attendant, on pourrait juste digérer. T’as une idée en tête, toi? Tu sais à quoi je pense. Michel, doux Jésus, non. Pas encore… Ah come on, Johnny! On est partner ou on l’est pas! Une bonne nuit aux fesses, ça va te faire du bien! Oui, mais pas quand on a déjà bu comme des trous. Il est 20h, on va avoir droit aux meilleures places! T’es pas sérieux? Qui te dit que c’est même ouvert? Nenon, on ne va pas se pointer aux totons à 20h, parce que sinon, ça va être nous, les totons. Tu changes d’avis si je te donne le choix de la place? Qu’est-ce que ça va changer à ma rép… Mitch, pas ces yeux là! Come – on, Jo! Je sais que t’en as envie. On a besoin de ça, comme n’importe quel homme normal. C’est sain, pour le corps et pour l’esprit, d’aller aux fesses. Oui, mais disons que les circonstances sont pas en ma faveur: ma carte de guichet vient d’être bloquée, et… J’ai tout ce qu’il nous faut. Ma paye est entrée, je te front le cash si t’en as besoin. T’as vraiment réponse à tout, mon salaud. Donc, t’es partant? Dis-moi avant pourquoi on a tant besoin d’y aller. Ça va me laisser le temps de digérer.

Pour moi, Jo, aller aux fesses, c’est se procurer à prix modique une aventure sans lendemain. Ça peut être un contact féroce, doux ou passionné. Pas de parlotte, ou très peu, et pas non plus de capote à acheter ou de test à passer. On touche une étoile sans avoir à la couvrir d’abord de compliments. Pas d’appel à tous les soirs, ni de remarques acides à subir, ou de jalousie si t’en regarde une autre.

Oui, mais il faut quand même la payer, la pauvre enf… Tu veux une explication, honnête? Écoute, tu sais très bien à quel point c’est jouissif d’arrêter de prétendre. L’amour pur et platonique qu’on dit chercher, et non le physique: foutaise. Pendant une ou deux heures, on se permet d’être sincère avec nous-mêmes, qu’on aime le cul… Le physique. Je préfère dire « le physique ». Moins vulgaire. Tu t’autocensure encore, mon pauvre ami. Laisse-toi aller, on est juste entre gars. Tu peux dire à ta blonde que t’as pas de fantasme, de peur qu’elle te gueule après parce qu’elle n’a pas le physique adéquat, mais tu ne peux pas mentir à l’oncle Mitch.

Génial, c’est « L’eau à la bouche » qui commence à jouer. Décidément, je suis pris entre deux vrais friands de sexe.

À t’écouter, on serait mieux d’aller directement au bordel. Non, parce qu’avec une pute, ya pas l’aspect le plus important : la retenue. Avec une stripeuse, que tu bandes ou non, elle s’en fout, et toi aussi. Comprends-moi bien: sans les baisers et la pénétration, la relation homme-femme s’en tient à son plus pur état de désir. Aucun complexe à développer. Si tu veux la blonde platine en jupette, tu paies, et t’as du bon temps en te laissant aller, avec un minimum de retenue. Oui, mais ya celles qu’on n’a pas choisies et qui viennent à nous, comme la travesti de 50 ans. Un mot de travers et je me fais mettre dehors. Retiens-toi de parler, dans ce cas-là. Souviens-toi que les premières en piste sont des requins. Tu résistes et t’attends la perle rare. Oui, mais s’il n’y en a pas, je vais attendre combien de… Oui, mais, oui mais, oui mais, c’est tout ce que tu trouve à dire? Reprends-toi, Jo! Arrête de faire semblant et avoue que t’aimes le contact avec une fille sur tes cuisses, caresser sa jupe à carreaux qu’elle défait lentement, laisser ses seins, petits mais fermes, glissant sur tes joues, son odeur de fruit sucré qui colle à ta chemise pendant des heures. Kandi et son nombril plus profond que les fjords de Reykjavik, Jessica et sa crinière plus douce que le velours…

Michel continue son défilé mental, mais tout ce que je vois, c’est Justine avec ses lunettes à montures, ses jambes aussi courtes et frêles que ma charpente, sa veste en fourrure de lapin les jours de glace, son chandail de laine qui laisse sa clavicule respirer, les jours torrides, ses cheveux en petites pointes, doux comme un réveil subtile. Ses yeux tristes quand il pleut.

J’ai perdu, Mitch, tu peux arrêter. Non, mon gars. On gagne. On va se payer une soirée de bonheur. Pas de drague qui ne rapporte rien. Que du bon temps, la face collée aux portes du paradis. Oui, mais pour ça, faudrait d’abord se brancher sur la place. Je te l’ai dit: your call. Oui, mais l’un ou l’autre, on n’y voit jamais les mêmes… Pile ou face, alors? Ouais ok, pile ou face. Si c’est la reine, on reste à placoter comme des matantes, et si c’est l’orignal, on accepte d’être ce qu’on est : des mâles. T’es de mauvaise foi, Mitch.

La pièce tourne, ma tête aussi. L’image de Justine se transforme en vieille peau. Je repense à mon père et sa grosse femme, mon frère et la sienne. Des trop bons gars qui sacrifient leur vie sexuelle pour le bien être d’une baleine sans amour, regrettant de ne pas avoir dans leurs bras une pin-up. J’ai encore le choix de mettre des culottes, d’avouer que je suis un salaud uniquement attiré par les jeunes demoiselles pesant moins que cent kilos. Ou devenir une bonne personne, faire fi du physique, et ne m’intéresser qu’à l’intellect… Basta. C’est pas une pièce qui va décider pour moi.

Jo! Pourquoi tu l’as attrapée? Tu veux plus sortir? Euh, Jo, t’es correct? On dirait que t’as encore mangé un citron: t’as la face comme… Non, ça va. Let’s go, on va prendre les meilleurs sièges.

Ce n’est pas une pièce qui va définir ma nature. Je suis un pervers. C’est mon choix, et je n’ai qu’à assumer, pour une fois. C’est comment, d’être normal?

mercredi 9 mars 2011

9 mars - Faudrait peut-être te déniaiser

Exercice 4 pour le cours d'Atelier 2: Texte sur une photographie
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I
T'as les cheveux longs et coton que l'été te fait suer sous ses lourds édredons comme une plume qui pique. Ton petit sourire cache des intentions saines, mais des conséquences sans fond. Que ta bouche soit ouverte ou non, ce sont les silences qui plombent ta langue, citron bleu ciel et acide, dans ces salles obscures qui t'ont souvent fasciné.
Derrière toi, l'Oncle Sam te pointe avec son slogan qui trotte sans cesse dans ta vie: I want you, comme un bébé want sa gâterie avant même de se demander s'il la mérite. Alors tu hésite pendant des jours et des mois, entre la patience et la peur de voir une porte se fermer pour de bon.
Dans les lueurs étranges qui te balancent, ta peau se voile d'un nuage grisant, mélangeant ta douce chaleur au froid qui happe le corridor où tu pose. Dans tes bras ne se trouve pas vraiment ce que tu cherche, mais tu manque d'expérience et cette personne que tu porte à bout de bras finit par être tout ce que tu connaitra.
À quoi pensais-tu, à ce moment précis? Que le bonheur, c'était d'être avec des gens que tu chéris de tout ton cœur? Ou était-ce simplement pour faire la pose? Peut-être que les deux peuvent s'agencer, comme une groupie qui se pomponne pour être aussi big shot que la star avec qui tu vas partager le cadre...

Transpose l'image, modifie le sourire, l'élargir, le ramener vers le bas, l'enlever, pour ne garder finalement que tes yeux de fortune, île qui n'attend que d'accueillir son premier naufragé, voir même une cruelle guerrière.
Cruel enfant, faudrait peut-être te déniaiser, ouvrir les fenêtres, laisser l'air pousser les rideaux sous lesquels sont cachées deux petites perles, tes yeux qui font peut-être des envieux.

II
Quel étrange moment sur la plage que de te voir, plume à la main, sous des nuages menaçant, le peignoir immaculé et les lunettes futées. Peut-être en train de tracer les pieds de ton personnage fétiche qu'on fixe et dénigre. La glace pousse ses racines jusqu'à tes doigts.
blabla, à finir dans une autre vie.

III (texte choisi)

Être un Derome, c’est vivre sans accent, ou presque. Bien sûr, ils ont l’air chic avec leurs habits classiques, le veston et la cravate pour les trois garçons, la robe pour les deux filles. Certes, ils ont presque tous étudié au collège Sainte-Marie, quelques-uns se rendant à Oxford, Cambridge, Saint-Trinity. Le seul accent qu’ils se permettent, c’est celui de l’anglais britannique, mais leur seule voix est celle de Montréal.

Les études seules ne forment pas les humains. En observant cette photo où mon grand-père apparaît, entouré de ses enfants et de sa femme, j’entends à nouveau mon père me raconter un court moment de sa vie. Après un repas, Laurent avait assis Janette sur ses genoux pour l’embrasser devant tous et toutes, simplement pour lui montrer son affection. Avant même qu’il ne développe un cancer au cerveau, il savait éprouver des sentiments pour sa famille, comme l’homme simple et aimant qu’il semblait être.

Devant moi se tient un homme que je n’ai jamais connu et qui m’attendrit plus que bien des gens encore présents. Un plombier qui donnait tout pour que ses enfants aient l’éducation qu’il n’a probablement jamais reçue. Sans oublier mon paternel, le visage effacé du deuil qui l’attend sans prévenir. Cet enfant qui, pour la première fois, me ressemble physiquement, avec ses sourcils froncés, un air de rien. Ne manque que la cigarette au bec, à changer pour une pipe classique. Un autre lien me revient : la peur que mon père décède, lui aussi, à l’âge de 53 ans. S’inquiéter de la vie d’un parent, alors qu’on n’a que neuf ans. Voilà un bien triste constat.

D’un autre côté, une nouvelle relation s’est installée entre nous deux. Le jazz de Miles a commencé à glisser jusqu’à mes oreilles, dernier héritage de mon grand-père. « Il m’a offert ce disque au dernier Noël passé ensemble », avec un sourire qui raconte mille moments qu’il n’a probablement jamais mis en mots. Cette image du jeune homme de dix ans, peut-être onze, laisse présager de longues nuits, les yeux fixés sur le vinyle, brouillés par l’envie de partager sa musique avec son vieux.

Un long moment passe, je réécoute pour la centième fois Everytime we say goodbye, de Coltrane, et me revois danser avec ma copine dans son appartement, lors de notre première soirée. Comme si l’héritage, sans l’avoir forcé, continuait à faire son chemin, que ce soit à propos des goûts musicaux, des moments humains, ou tout simplement pour une question d’accent. Sans accent. Ou peut-être un tout petit, british. Pour les faire craquer, quand on cesse de fixer l’aiguille qui gronde sur le disque et qu’on décide de faire des bébés.